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« Il faudrait dépolitiser l’économie et le commerce»

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Entretien conduit par Karim BEN SAID

Ancien ministre des Affaires étrangères, Taieb Baccouche, est, depuis mai 2016, secrétaire général de l’Union du Maghreb arabe. A plusieurs reprises dans cette entrevue, il cite la Comesa, et suggère d’en prendre exemple. Il prône par exemple la dissociation entre les questions d’ordre politique et les questions d’ordre socioéconomique. Favorable à une refonte des structures de l’UMA, le secrétaire général souhaite que, dorénavant, les sommets puissent être tenus même en l’absence de l’un des chefs d’État, qui aura délégué l’un de ses ministres. Depuis 1994, la structure décisionnelle composée des chefs d’État ne s’est pas réunie. À travers une meilleure intégration de l’UMA dans les communautés économiques régionales, Taieb Baccouche espère amener les pays du Maghreb à s’ouvrir davantage et aboutir finalement à un réel marché commun entre les cinq pays de l’UMA.

 

Même si l’on en parle peu, il semble que depuis 2016 il existe, sur le plan commercial du moins, des avancées importantes. Pouvez-vous faire le point sur ce qui a été fait et ce qui reste à faire ? 
Il faut dissocier méthodologiquement deux aspects, d’abord, l’UMA, en tant que structure avec un conseil présidentiel de décision et le secrétariat général de l’UMA qui est une structure exécutive qui prépare les dossiers, mène les études et fait des propositions.
Sur le plan décisionnel malheureusement, le conseil présidentiel ne s’est pas réuni depuis 1994, date de la 6e session. La 7e session a été fixée à deux ou trois reprises mais sans succès, pour des raisons d’ordre politique. Je tiens également à dissocier les questions politiques des questions socioéconomiques.
Le secrétariat général travaille beaucoup, il est présent dans les instances africaines et ceci a commencé surtout en 2016, avant cela l’UMA était absente de l’Afrique.
En fait, l’UMA est l’une des sept communautés régionales africaines. Donc la participation au sommet africain et aux réunions des sept Communautés économiques régionales (CER) a commencé depuis la fin de 2016. J’ai pris mes fonctions en août 2016.
Nous faisons également des études, je citerai l’étude que nous avons présentée dans ce forum à Tunis autour des défis du financement du commerce extérieur dans les pays de l’UMA, qui a été financé par la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. L’union africaine considère les sept communautés régionales comme ses piliers fondamentaux, plus il y a une intégration à l’échelle des CER, plus il y a des avancées au niveau de l’intégration africaine.
Si on prend l’exemple de la Comesa (Marché commun de l’Afrique orientale et australe), c’est un véritable marché commun, la dimension économique y est fondamentale. Malheureusement, l’UMA a accordé beaucoup plus d’importance aux questions politiques.
Il y a eu beaucoup de décisions qui n’ont pas toutes été appliquées. La décision de créer un marché commun existe mais elle n’a pas été appliquée. Il y a une quarantaine d’accords. Seuls 6 ont été réalisés.
Nous essayons maintenant de dépasser les contingences politiques en mettant l’accent sur les études, les propositions concernant l’infrastructure, le commerce, la culture, le genre, l’éducation, etc.

En parlant de propositions, y en a-t-il une pour réformer les structures et le mode de fonctionnement de l’UMA, car aujourd’hui nous avons l’impression que les structures ne fonctionnent pas ?
C’est surtout la structure décisionnelle au niveau des chefs d’Etat qui fait défaut. Si je fais la comparaison avec la Comesa (que la Tunisie intégrera d’ici peu), il n’existe pas un principe d’unanimité, les accords sont consensuels. En d’autres termes, il peut se dégager une majorité sans vote, et les autres ne bloquent pas.
Il faut qu’à l’UMA nous arrivions à cela. Le fait que les décisions doivent être prises à l’unanimité ne permet pas un fonctionnement normal. Il arrive qu’un sommet soit annulé par ce qu’un chef d’Etat a délégué un ministre. Au niveau de la Comesa, la structure au sommet comprend les chefs d’Etat et les chefs de gouvernement. Dans les textes fondateurs de l’UMA, il y a une instance qui ne s’est jamais réunie, c’est celle des Premiers ministres, on peut donc combiner les deux. Si un chef d’Etat, pour des raisons de santé ou toute autre raison, ne peut pas être présent lors d’un sommet, il doit pouvoir déléguer son Premier ministre ou son chef de gouvernement.

Cela doit passer par une réforme de l’UMA ? 
Ça passe effectivement par une réforme, et donc par un sommet. Mais dans ce sommet, il faudrait accepter un remplaçant du chef de l’Etat, ce qui n’est pas contraire aux textes, c’est tout à fait possible et envisageable.
De plus, il ne faudrait pas qu’il y ait un droit de veto, une voix qui bloque tout. S’il y a une majorité qui va dans un sens, il faudrait que les autres comprennent que c’est l’intérêt général qui prime.
Faire fonctionner le conseil des primatures, c’est également une forme pratique d’exercice.

Allez-vous faire concrètement des propositions dans ce sens ? 
Mais bien évidemment, j’ai mis mes propositions dans des textes qui attendent une réunion décisionnelle !

Vous êtes donc d’accord pour dire que la centralisation des décisions au niveau des chefs d’Etat fait du mal à l’UMA ?
Absolument.

Six accords seulement sur 40 ont été effectivement réalisés, c’est un bilan très maigre, combien de temps faudra-t-il pour qu’une vraie zone de libre-échange soit effective entre les cinq pays de l’UMA ? 
Il ne faut pas baisser les bras, il faut garder le cap. Il faut aussi que les médias s’y mêlent, pour dire que nous perdons des dizaines de milliers d’emplois dans les pays du Maghreb pour ne pas dire des centaines de milliers chaque année. Il faut que la société civile s’y mêle, il faut qu’il y ait une pression morale et sociale.

Mais nous semblons très éloignés des objectifs, d’un marché unique, d’une banque centrale maghrébine ou d’une monnaie unique ? Ça ne sera pas pendant votre mandat ?
Nous allons être contraints de le faire, car chaque pays du Maghreb est affilié à un CER et chaque pays a des engagements envers ce CER. Encore une fois, la Comesa est un marché commun.

Il semble y avoir un rapprochement entre l’UMA et la Comesa, pouvez-vous nous en dire plus ? qu’apporterait ce rapprochement ? 
Le mémorandum signé avec le président de la Comesa à Tunis est une forme de coordination entre les différents CER qui est encouragée par l’Union africaine. La coopération se fera sur plusieurs domaines dont notamment l’infrastructure.
Que va apporter ce rapprochement ? C’est simple. Il y a d’abord la Libye qui en fait partie, la Tunisie qui en fera partie officiellement au mois d’avril prochain. Il y a deux autres pays arabes et africains qui en font partie, à savoir l’Egypte et le Soudan. D’un autre côté, le Maroc intègre la Communauté de l’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie aussi pourrait revenir dans cette communauté. La Comesa a créé avec deux autres communautés de la région un tripartite qui pèse la moitié de l’Afrique. Tout cela fait que l’intégration africaine avance, et si cette intégration avance, je crois qu’elle avancera pour tout le monde, y compris l’intégration intermaghrébine.

Quels sont les obstacles à une union douanière et à une monnaie unique ? 
Il faut d’abord la libre circulation des personnes et des biens, il faut développer l’infrastructure qui facilite les déplacements, les autoroutes transmaghrébines, le développement des voies ferrées, le transport aérien et le transport maritime. C’est ainsi que le commerce intermaghrébin se développe. Ceci passe par des décisions politiques.

Mais nous en parlons depuis une trentaine d’années ? 
Inutile de revenir aux causes qui ont bloqué le système, mais ce sont des divergences quelquefois conjoncturelles avec des séquelles anciennes. Les choses se sont compliquées avec le temps, les déclarations, les médias qui s’insultent, tout cela ne facilite pas les choses.
Il faut dépasser cela. Le fait de fonctionner à l’échelle africaine peut être un vrai catalyseur, et le fait de travailler dans le cadre du sommet 5+5 peut créer de nouvelles dynamiques.

Les objectifs de l’UMA sont-elles encore à l’ordre du jour alors que les relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc restent tendues ?
Je fais de mon mieux, en intégrant l’UMA dans le processus africain et afro européen, par le biais de 5+5, et cela à mon sens, peut faire bouger les choses.

Vous êtes en poste depuis mai 2016, et pourtant vous n’avez été reçu ni par Sa Majesté Mohamed VI ni par le président algérien M. Bouteflika. C’est tout de même étonnant ! Comment vivez-vous cette situation ? 
J’ai pris réellement mes fonctions au mois d’août 2016. Je ne suis pas un ambassadeur pour que je sois reçu par les chefs d’Etat. Au début, j’ai demandé une entrevue au Roi Mohamed VI, en pensant qu’il était de mon devoir de le faire. Il se trouve qu’à cette époque, le Roi était en tournée en Afrique, puis il y a eu les élections et les évènements du Rif. Depuis, je n’ai pas demandé une nouvelle entrevue.

Vous ne trouvez pas étonnant que ni le Roi Mohamed VI ni le président algérien, n’aient cherché à vous recevoir ? 
J’ai vu M. Bouteflika, lorsque j’étais ministre des Affaires étrangères. J’ai également vu M. Othmani, le chef du gouvernement marocain, et nous étions sur la même longueur d’onde à propos de l’avenir de l’UMA. J’ai également vu le ministre des Affaires étrangères marocain. J’ai vu le président mauritanien et le chef du gouvernement mauritanien. Et j’ai vu, plus d’une fois, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi. Donc je trouve qu’il y a une certaine dynamique. Il se trouve toutefois qu’actuellement il y a un problème maroco-algérien qui retarde la présentation de la nouvelle stratégie de l’UMA, mais je crois que ça viendra.
Les journalistes ont accordé beaucoup trop d’importance aux entrevues. Mais une entrevue n’a de sens que si elle débouche sur quelque chose. Pour que je puisse présenter ma stratégie, il faut qu’il y ait une réunion des chefs d’Etat. Mais ma stratégie est prête.
Cela doit venir d’un des chefs d’Etat, et non pas du secrétaire général de l’UMA, moi je prépare les dossiers, je fais les propositions, mais c’est l’un des chefs d’Etat qui invite les autres pour un sommet. Ça pourrait être la Tunisie, pourquoi pas ?

Est-ce que le fait que vous ayez été reçu par le président de la République tunisienne montre l’engagement de Béji Caïd Essebsi envers l’UMA, peut-être plus que les autres chefs d’Etat ? 
Je ne compare pas mais je dis qu’incontestablement il y a un engagement. Du temps où BCE était ministre des AE, il a suivi de près la naissance de l’UMA.

Le magazine Maghreb Confidentiel a qualifié le poste de secrétaire général de l’UMA de «sinécure». Avez-vous le sentiment que c’est le cas depuis une trentaine d’année ? 
C’est par ignorance qu’ils disent cela. S’ils m’avaient contacté pour avoir mon point de vue, je leur aurais expliqué qu’il y a un travail monstre et quotidien. Et si c’était une sinécure, je n’aurais pas accepté ce poste.

Certaines sources journalistiques évoquent des relations tendues entre le SG de l’UMA et le ministre tunisien des Affaires étrangères, M. Jhinaoui, qu’en est-il vraiment ? 
C’est absolument faux ! Chaque fois que je viens à Tunis, nous nous voyons, nous nous voyons également dans des manifestations internationales et régionales. C’est une absurdité que de dire cela, je trouve que c’est même du journalisme de basse espèce.

Vous estimez que vous avez été la cible d’une campagne de dénigrement ? 
Incontestablement. Et je sais quels sont les milieux qui se cachent derrière, mais je ne veux pas en parler car je n’aime pas les polémiques stériles

Quelles sont, à la fin de votre mandat, les choses que vous aimeriez avoir réalisées pour l’espace maghrébin ? 
D’abord qu’il y ait un développement complet de l’infrastructure. Que les portions frontalières de l’autoroute maghrébine soient finalisées.
Au mois de février, nous organisons d’ailleurs à Tunis un forum sur l’infrastructure, pour évoquer l’autoroute maghrébine. Nous menons des études dans ce domaine, entre autres, sur le transport ferroviaire transmaghrébin.
C’est un rêve que les frontières soient complètement ouvertes, que les Maghrébins puissent circuler librement. J’aimerais aussi qu’il y ait un vrai échange d’étudiants entre les pays du Maghreb. C’est la jeunesse qui va aussi construire l’UMA. Il faut que cette jeunesse maghrébine se rencontre, qu’elle travaille ensemble, qu’ils fassent des projets communs.
J’aimerais aussi encourager le commerce intermaghrébin. C’est pour cette raison que nous avons créé la Banque maghrébine d’investissement et de commerce extérieur (Bmice). C’est une réalité, ce n’est pas un rêve, elle a été certes décidée il y a plus de 20 ans, elle n’a été concrétisé qu’à la fin de l’année 2015. Maintenant, c’est une banque qui fonctionne et elle va encourager le commerce intermaghrébin.

En tant qu’ancien ministre des Affaires étrangères, que pensez-vous de la crise actuelle entre la Tunisie et les Emirats Arabes Unis ?
C’est d’abord très regrettable mais ce n’est pas nouveau. Quand j’étais ministre des Affaires étrangères, j’ai reçu beaucoup de plaintes de citoyens tunisiens qui n’ont pas eu leurs visas et ce n’est pas n’importe qui. Parfois ce sont soit des hommes d’affaires qui ont ouvert des stands dans une foire et qui ont payé de l’argent, soit un professeur de médecine qui devait présenter une communication dans un colloque international. C’est absurde d’évoquer le terrorisme pour des hommes d’affaires ou des médecins. Il y a un problème. J’avais à l’époque convoqué l’ambassadeur des Émirats arabes unis pour lui demander des explications, et il m’avait sorti les mêmes arguments relatifs à la sécurité. Très franchement, ça ne convainc pas. Je lui avais dit, si c’est réellement une question de sécurité,présentez-nous les demandes, nous les vérifierons, et selon les données sécuritaires, nous vous dirons ce qu’il en est. Malheureusement, il n’y a pas eu de suite.
Je ne comprends pas ce comportement récurrent, et cette fois-ci je trouve ce comportement encore plus grave car il ne s’agit pas cette fois uniquement de visa. Il s’agit de cibler la femme tunisienne Et ça, c’est absolument révoltant et inacceptable

 

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